Garçon sans mots 3

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de retour à la maison, j’expliquai à ma mère, assise dans le creux du grand fauteuil terne positionné contre l’un des murs du salon, télé allumée, qu’au collège tout s’était merveilleusement bien déroulé –– en omettant volontairement de la mettre au courant de la frayeur près des casiers et du bouchon du mot présent –– et que j’avais hâte qu’on débuta les cours, que les choses sérieuses commencent en quelque sorte) pendant que Christian siphonnait gloutonnement l’un de sein, je lui racontai que les baskets noirs m’arrachaient une douleur insupportable à chaque pas, qu’il serait préférable, qu’on m’acheta des nouvelles, tout comme il serait préférable, qu’on remplaça la vielle mallette qui me complexait devant les autres)

« lorsque j’aurais l’argent je t’achèterais un sac à dos, dit-elle conciliante, Calain ne me donne jamais l’argent) le seul argent que je reçois c’est soit Rosalie qui me le donne soit Kola) votre père dit qu’il n’a plus un sous parce que votre voyage a vidé son compte) et puis si tu vas à l’école, ajoutait-elle moraliste, c’est pour ton avenir et non pour les autres »

je détournai mon regard d’elle et le posai sur les deux grandes vitres coulissantes qui séparaient le salon du balcon en nous isolant des bruits de la ville ; et j’observai en boudant intérieurement le soleil qui jaunissait dans l’ouverture vers l’horizon laissée par le sommet de la murette du balcon) à cette époque ma mère était sans papier ; savais pas encore ce que cela impliquait, je constatai qu’une fois de plus comme d’habitude, moi l’ainé de la famille, mes parents me faisaient passer en dernier ; j’aurais à affronter chaque matin un univers où l’apparence physique comptait le plus et où les individus étaient impitoyables avec leur prochain, et mes parents ne faisaient rien pour m’en prémunir ! mon esprit bloquait dans ces ruminations le regard fixé sur le bas de la murette du balcon où s’étalaient des algues verdâtres et noirâtres d’avoir trop bu en toute saison l’eau du linge accroché sur les cordes, quand la sonnerie retentit) un tambourinement sourd de pas se précipita vers la porte)

« tantine Rosalie ! tantine Rosalie ! » attendis-je mes sœurs crier) ma mère éteignit précipitamment la télé) je me dirigeai vers la porte en même temps qu’elle pour découvrir la personne qui provoquait tant d’enthousiasme) une dame blanche d’une cinquantaine année faisait la bise à mes petites sœurs) elle a fait la bise à ma mère dans la joie, puis un peu timoré, à moi, sans savoir que c’était la première fois que ma joue s’étalait sur celle d’une caucasienne) « c’est lui le fameux George dont on m’a tant parlé ? a-t-elle demandé en souriant, il est grand et beau ! il est en quel classe ? » en 5ième ; répondit maman) savais plus où me cacher) « tu as quel âge ? a-t-elle demandée ») mais ce putain de nombre et ce putain de mot ne voulaient pas sortir ! « 12 ans, a répondit maman à ma place dans un sourire, il a la parole difficile ») j’étais humilié ! corporellement aussi crispé qu’un rocher sur lequel une merde figée trônait je restais assis à l’écouter parler en essayant vainement de faire circuler de l’air frais dans mes poumons complexés)
elle nous couva dans un bavardage ponctué de félicitations, d’envies et de bienveillance, avec la passion de ceux qui ayant été enfant unique durant toute la duré de leur enfance se retrouvaient à l’âge adulte face à la fratrie dans laquelle ils auraient aimé naitre) j’apprendrais bien plus tard que cette cinquantenaire blonde aux yeux bleu qui ne se délestait jamais de son halo de gentillesse était d’origine polonaise, qu’elle avait décamper de la Pologne avec sa mère durant la deuxième guerre mondiale pour trouver refuge en France comme le firent des milliers de juifs qui fuyaient le nazisme à l’époque, et que son père, ainsi que d’autres membres de sa famille et de ses amis d’enfance, avaient été entassé dans les fours crématoires)

quand on rencontre une personne qui déborde de raison d’haïr les autres et que cette dernière au contraire aime ces prochains, on aime cette personne plus qu’elle ne nous aime comme consolation de la grande distance morale qui nous sépare d’elle par rapport à l’humanisme, cet idéal vers lequel toute l’humanité tend) j’ai plutôt eu envie moi qu’elle crève, mieux même, qu’elle ne fut jamais née, pire encore, que son ethnie ou sa race n’eut jamais existé, tantine Rosalie, quand elle me proposa devant ma mère et ma fratrie de trouver pour moi quelque jeunes gens de sa congrégation qui m’apprendraient la bible comme ils le faisaient déjà à mes sœurs, et surtout, quand elle a ajouté qu’il serrait préférable pour le salut de mon âme que j’accompagne ma famille à la Salle Du Royaume) j’ai secoué malgré tout positivement la tête à toutes ses propositions devant le sourire satisfait de ma mère alors que j’aurais préféré n’avoir pas à projeter chaque samedi sur le trajet menant au culte l’ombre d’une famille unie à l’extérieur pendant que dans l’intimité de ses propres murs elle demeurait hors de l’harmonie familiale, la famille Mizimdi)

« vous pouvez partir les enfants, je vais faire l’étude à votre mère) si tu veux George, a-t-elle dit en me souriant, tu peux rester pour te faire une idée du déroulement de l’étude biblique »

elle libéra de son sac à main marron une bible noire qu’elle déposa sur la table) sur la première couverture du livre de couleur noir, était écrit en lettre d’or : « BIBLE traduction du monde nouveau » et un autre bouquin « sauver son âme », puis elle a fait lire maman, qui tenait Christian somnolent dans ses bras, un paragraphe du livre d’étude et de la bible) comme les filles faisaient trop de bruits dans notre chambre, maman me chargea d’aller les ordonner de la boucler) à mon retour dans le salon l’éclat du soleil s’était ternit dans l’horizon au profit d’un halo bleu qui à travers les deux vitres avait fait virer au gris le visage jaune de tantine Régine)

elle déroulait désormais sa doctrine généreusement en d’amples gestes) Christian peinard s’était endormi contre le ventre chaleureux de notre mère comme sur un pieu) une trentaine de minute plus tard, tantine Rosalie me demanda comment j’avais trouvé l’étude) je répondis bien même si le sermon qu’elle venait de faire avaler à ma mère n’avait été pour moi qu’une croix de déplaisir) son visage s’enjoliva de ma réponse et sa bouche aux lèvres fines et rouges se précipita pour me rassurer qu’elle me trouverait au plus vite au moins un enseignant pour le salut de mon âme) putain je m’angoissait ! à m’imaginer les nouvelles contraintes religieuses qu’ils m’apprendraient d’abords avant de me les imposer et de me couper du monde, ces annonciateurs de cataclysmes)

« maintenant nous allons prier avant de nous séparer ; il faut, a-t-elle dit en souriant, fermer les yeux et incliner la tête devant Jéhovah »

maman a fermé les yeux et baissé la tête ; elle ressemblait avec Christian qu’elle tenait dans les mains à Marie rendant grâce à Dieu pour avoir fait d’elle le saint placenta du Christ) j’ai gardé les miens ouverts et la tête droite lorsque tantine Rosalie s’est mise à prier :

« Jéhovah guide la famille Mizimdi vers la lumière ! Jéhovah veuille sur chacun de ses membres ô toi Père céleste ! maintient le bonheur, la santé, et la piété dans cette maisonnée pour que ton Nom soit loué ! soutient les populations des pays en guerre… »

sous l’écoute de la prière mon regard comme sous hypnose ne put s’empêcher d’accompagner lentement le déplacement de l’astre rouge qui plongeait doucement derrière la murette du balcon en projetant une ombre au mouvement latéral qui transperçait les vitres et qui progressivement peignait en noir le tapis, au fur et à mesure que la prière s’étirait) « …sanctifie nous Jéhovah… » l’ombre progressait sur les pieds de la table) « …protège tes enfants prisonniers de ce monde… » l’ombre avait englouti toute la table et fusionnait avec le gouffre des ténèbres dans l’écran de la télévision) « …amen ! » nous flottions dans l’obscurité)

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