Garçon sans mots 3

3

de retour à la maison, j’expliquai à ma mère, assise dans le creux du grand fauteuil terne positionné contre l’un des murs du salon, télé allumée, qu’au collège tout s’était merveilleusement bien déroulé –– en omettant volontairement de la mettre au courant de la frayeur près des casiers et du bouchon du mot présent –– et que j’avais hâte qu’on débuta les cours, que les choses sérieuses commencent en quelque sorte) pendant que Christian siphonnait gloutonnement l’un de sein, je lui racontai que les baskets noirs m’arrachaient une douleur insupportable à chaque pas, qu’il serait préférable, qu’on m’acheta des nouvelles, tout comme il serait préférable, qu’on remplaça la vielle mallette qui me complexait devant les autres)

« lorsque j’aurais l’argent je t’achèterais un sac à dos, dit-elle conciliante, Calain ne me donne jamais l’argent) le seul argent que je reçois c’est soit Rosalie qui me le donne soit Kola) votre père dit qu’il n’a plus un sous parce que votre voyage a vidé son compte) et puis si tu vas à l’école, ajoutait-elle moraliste, c’est pour ton avenir et non pour les autres »

je détournai mon regard d’elle et le posai sur les deux grandes vitres coulissantes qui séparaient le salon du balcon en nous isolant des bruits de la ville ; et j’observai en boudant intérieurement le soleil qui jaunissait dans l’ouverture vers l’horizon laissée par le sommet de la murette du balcon) à cette époque ma mère était sans papier ; savais pas encore ce que cela impliquait, je constatai qu’une fois de plus comme d’habitude, moi l’ainé de la famille, mes parents me faisaient passer en dernier ; j’aurais à affronter chaque matin un univers où l’apparence physique comptait le plus et où les individus étaient impitoyables avec leur prochain, et mes parents ne faisaient rien pour m’en prémunir ! mon esprit bloquait dans ces ruminations le regard fixé sur le bas de la murette du balcon où s’étalaient des algues verdâtres et noirâtres d’avoir trop bu en toute saison l’eau du linge accroché sur les cordes, quand la sonnerie retentit) un tambourinement sourd de pas se précipita vers la porte)

« tantine Rosalie ! tantine Rosalie ! » attendis-je mes sœurs crier) ma mère éteignit précipitamment la télé) je me dirigeai vers la porte en même temps qu’elle pour découvrir la personne qui provoquait tant d’enthousiasme) une dame blanche d’une cinquantaine année faisait la bise à mes petites sœurs) elle a fait la bise à ma mère dans la joie, puis un peu timoré, à moi, sans savoir que c’était la première fois que ma joue s’étalait sur celle d’une caucasienne) « c’est lui le fameux George dont on m’a tant parlé ? a-t-elle demandé en souriant, il est grand et beau ! il est en quel classe ? » en 5ième ; répondit maman) savais plus où me cacher) « tu as quel âge ? a-t-elle demandée ») mais ce putain de nombre et ce putain de mot ne voulaient pas sortir ! « 12 ans, a répondit maman à ma place dans un sourire, il a la parole difficile ») j’étais humilié ! corporellement aussi crispé qu’un rocher sur lequel une merde figée trônait je restais assis à l’écouter parler en essayant vainement de faire circuler de l’air frais dans mes poumons complexés)
elle nous couva dans un bavardage ponctué de félicitations, d’envies et de bienveillance, avec la passion de ceux qui ayant été enfant unique durant toute la duré de leur enfance se retrouvaient à l’âge adulte face à la fratrie dans laquelle ils auraient aimé naitre) j’apprendrais bien plus tard que cette cinquantenaire blonde aux yeux bleu qui ne se délestait jamais de son halo de gentillesse était d’origine polonaise, qu’elle avait décamper de la Pologne avec sa mère durant la deuxième guerre mondiale pour trouver refuge en France comme le firent des milliers de juifs qui fuyaient le nazisme à l’époque, et que son père, ainsi que d’autres membres de sa famille et de ses amis d’enfance, avaient été entassé dans les fours crématoires)

quand on rencontre une personne qui déborde de raison d’haïr les autres et que cette dernière au contraire aime ces prochains, on aime cette personne plus qu’elle ne nous aime comme consolation de la grande distance morale qui nous sépare d’elle par rapport à l’humanisme, cet idéal vers lequel toute l’humanité tend) j’ai plutôt eu envie moi qu’elle crève, mieux même, qu’elle ne fut jamais née, pire encore, que son ethnie ou sa race n’eut jamais existé, tantine Rosalie, quand elle me proposa devant ma mère et ma fratrie de trouver pour moi quelque jeunes gens de sa congrégation qui m’apprendraient la bible comme ils le faisaient déjà à mes sœurs, et surtout, quand elle a ajouté qu’il serrait préférable pour le salut de mon âme que j’accompagne ma famille à la Salle Du Royaume) j’ai secoué malgré tout positivement la tête à toutes ses propositions devant le sourire satisfait de ma mère alors que j’aurais préféré n’avoir pas à projeter chaque samedi sur le trajet menant au culte l’ombre d’une famille unie à l’extérieur pendant que dans l’intimité de ses propres murs elle demeurait hors de l’harmonie familiale, la famille Mizimdi)

« vous pouvez partir les enfants, je vais faire l’étude à votre mère) si tu veux George, a-t-elle dit en me souriant, tu peux rester pour te faire une idée du déroulement de l’étude biblique »

elle libéra de son sac à main marron une bible noire qu’elle déposa sur la table) sur la première couverture du livre de couleur noir, était écrit en lettre d’or : « BIBLE traduction du monde nouveau » et un autre bouquin « sauver son âme », puis elle a fait lire maman, qui tenait Christian somnolent dans ses bras, un paragraphe du livre d’étude et de la bible) comme les filles faisaient trop de bruits dans notre chambre, maman me chargea d’aller les ordonner de la boucler) à mon retour dans le salon l’éclat du soleil s’était ternit dans l’horizon au profit d’un halo bleu qui à travers les deux vitres avait fait virer au gris le visage jaune de tantine Régine)

elle déroulait désormais sa doctrine généreusement en d’amples gestes) Christian peinard s’était endormi contre le ventre chaleureux de notre mère comme sur un pieu) une trentaine de minute plus tard, tantine Rosalie me demanda comment j’avais trouvé l’étude) je répondis bien même si le sermon qu’elle venait de faire avaler à ma mère n’avait été pour moi qu’une croix de déplaisir) son visage s’enjoliva de ma réponse et sa bouche aux lèvres fines et rouges se précipita pour me rassurer qu’elle me trouverait au plus vite au moins un enseignant pour le salut de mon âme) putain je m’angoissait ! à m’imaginer les nouvelles contraintes religieuses qu’ils m’apprendraient d’abords avant de me les imposer et de me couper du monde, ces annonciateurs de cataclysmes)

« maintenant nous allons prier avant de nous séparer ; il faut, a-t-elle dit en souriant, fermer les yeux et incliner la tête devant Jéhovah »

maman a fermé les yeux et baissé la tête ; elle ressemblait avec Christian qu’elle tenait dans les mains à Marie rendant grâce à Dieu pour avoir fait d’elle le saint placenta du Christ) j’ai gardé les miens ouverts et la tête droite lorsque tantine Rosalie s’est mise à prier :

« Jéhovah guide la famille Mizimdi vers la lumière ! Jéhovah veuille sur chacun de ses membres ô toi Père céleste ! maintient le bonheur, la santé, et la piété dans cette maisonnée pour que ton Nom soit loué ! soutient les populations des pays en guerre… »

sous l’écoute de la prière mon regard comme sous hypnose ne put s’empêcher d’accompagner lentement le déplacement de l’astre rouge qui plongeait doucement derrière la murette du balcon en projetant une ombre au mouvement latéral qui transperçait les vitres et qui progressivement peignait en noir le tapis, au fur et à mesure que la prière s’étirait) « …sanctifie nous Jéhovah… » l’ombre progressait sur les pieds de la table) « …protège tes enfants prisonniers de ce monde… » l’ombre avait englouti toute la table et fusionnait avec le gouffre des ténèbres dans l’écran de la télévision) « …amen ! » nous flottions dans l’obscurité)

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garçon sans mots (2)

chap 1

la rue d’Alsace nait dans une intersection du Bd Victor Hugo puis s’élance pour grandir vers les quartiers nord de la ville en étant encadrée tout le long de son parcours de deux rangées d’immeubles séparées par des trottoirs sur lesquels croupissent des merdes de chiens et des voitures stationnées en double sens) elle file compagnie à ces dernières et à elle-même en virant subitement à gauche à une vingtaine de mètre du collège Jean Jaurès où elle se transforme en Rue René Veziel)
à mesure qu’on se rapproche de l’établissement l’entonnoir du tournant dévoile son ventre et laisse apparaitre un bâtiment rouge de deux étages prisonnier d’une barrière blanche) durant tout le trajet douloureux qui m’avait mené jusqu’à sa devanture je n’avais cessé d’avoir envie de m’éloigner du collège comme les bagnoles arrivant d’en face qui m’avaient dépassées dans un souffle vif puis qui étaient allées rejoindre le silence loin derrière moi où j’avais sans cesse rêvé de me téléporter)

je suis allé me caler bien dans la foule pour pas qu’on remarque ma minable mallette) ils étaient bruyants et excités comme des abeilles ceux qui causaient avec des connaissances pendant que ceux qui comme moi ne connaissaient personnes restaient silencieux l’air anxieux et constipés à s’impatienter qu’on ouvrit les barrières et qu’on les déchargea un peu du trac d’être nouveaux)

la douleur dans mes orteils s’était nettement accentuée ; elle me faisait me tenir sur les talons ; on aurait dit que mes baskets noirs étaient deux petits cercueils dont la contenance qui épousait parfaitement mes pieds avait pour mission de rétracter mes orteils comme des bonzaïs) c’était la première fois que je voyais d’aussi près autant de blancs) ils me troublaient) derrière leur peau terne comme celle des poulets déplumés je voyais drainer des veines bleus et j’eu la sensation que si je la touchais leur peau, je pourrais la transpercer) je comprenais maintenant la forte impression qu’ils avaient fait à mes ancêtres les colons) je tarderais pas à la vivre à mon tour ! comme trainant des boulets lourds aux pattes je me suis fait emporter malgré moi par la poussée du troupeau des collégiens dès que la barrière électrique s’est enfin ouverte) au milieu de ce courant j’ai traversé un sombre petit couloir puis je me suis retrouvé dans la vaste cours de recréation où les forces entrainantes se dispersèrent dans tous les sens comme une file de cafards à l’éclosion de la lumière)

après avoir repéré où se situait le numéros qui positionnait le rang de ma classe, je suis allé me planquer sous l’ombre du préau, pour y attendre la sonnerie, dos contre les casiers) là, comme ça, toute la vue dégagée, j’apercevais dans sa globalité la cours aussi noir qu’un vaste tableau horizontal sur lequel j’évaluais la dangerosité des collégiens groupés en clan, ceux qui éclataient de rire sans gènes, ceux aux voix véhémentes, ceux trop sûrs d’eux susceptibles de me chercher des noises)
je me sentais relativement à l’abris des racailles dans ce lieu où la douleur de mes orteils et la dissimulation de ma vieille mallette derrière mes fesses comme une souillure de règles honteuse m’occupaient l’esprit) des collégiens, que j’imagine d’anciens de l’établissement, sont arrivés) ils ont ouverts quelques casiers pour récupérer leurs cartables) lui, mon radars ne l’avait pas repéré) « VAS NIQUER TA RACE ! » l’ai-je seulement entendue crier) c’était un beurre bien plus petit et maigre que moi mais il m’a fait me sentir en danger) il se tenait devant moi avec défit, mâchoire serrée et cils froncés) j’imaginais dans les alentours ses copains parmi ceux qui rigolaient de la scène prêts à sauter comme on disait alors en cas de bagarre, et surtout prêts à me larder de coups de couteaux parce que sans faire exprès j’avais marché sur la chaussure de leur pote) confus, honteux, terrifié, j’ai fait la pute ! j’ai baissé la tête, puis je suis allé me positionner dans la rangée de ma classe en voulant disparaitre, en voulant surtout ne plus jamais revivre pareils situation)

la sonnerie qui retendit réveilla mon ennemie intime qui vint s’allier au trouble que la scène des casiers m’avait causé) le vacarme de la cours de récré a diminué) une boule se formait dans mon ventre) elle apparut) mes poumons durcissait) blonde aux yeux bleus d’une quarantaine d’année) j’avais envie d’être mille fois ailleurs ! elle nous ordonna de la suivre, en silence, en cour)

savais plus où me mettre) elle a écrit son nom au tableau, Mme Monit, puis après s’être retournée vers nous, elle a dit qu’elle enseignait l’Histoire, qu’elle serait notre professeur principale cette année, que si nous travaillons sérieusement nous ne redoublerons pas la classe de 5ième ) je manquais d’air) elle s’est dirigée vers son bureau, elle a ramassé le cahier de texte de la classe, elle a annoncée qu’elle ferait l’appel et que nous devrions répondre présent en levant la main) à mesure qu’elle lisait les noms, mes poumons se contractaient, mon estomac s’écrasait, tous mes muscles se crispaient et mon pouls s’accélérait) je me consumait littéralement de l’intérieur) mon corps n’en faisait qu’à sa tête comme un logiciel qui bug) à l’instant où elle prononça mon patronyme, tout, se, fi, gea, les, ai, gui, lles, s’a, rrê, tè, rent, les souvenirs des humiliations que m’avait jusque là fait subir cet ennemie intime défilèrent dans ma tête :

« veux pas revivre ça ! ai-je paniqué, pas ici ! »

mais le sot mot ne sortait pas ! il restait coincé dans ma gorge comme le bouchon d’une bouteille de vin) j’ai forcé de toute volonté) PRESENT ! ai-je répondu transis de sueurs en levant le bras) soulagé d’avoir pu parler à temps j’enroulai tout de même un regard pour me certifier que les autres ne rigolaient pas de mon état) ils s’étaient aperçut de rien) je venais d’accomplir un exploit)

Elle déroula le disciplinaire blablabla des profs) le brulant nuage d’émotion qui m’enveloppait encore à ce moment là condensait et s’écoulait en morvelle que je reniflais bruyamment) elle proposa de me passer un mouchoir) j’acceptai) elle demanda de quel pays je venais) Caaaame-roun ! répondis-je poussif)

« j’avais une élève formidable, sourit-elle en quittant sa chaise, l’année dernière ! elle s’appelait Belaya ! elle était aussi camerounaise, dit-elle en s’approchant, j’espère que tu seras aussi sérieux qu’elle ! »

Mme Monit se vêtait très élégamment) l’éclat de ces yeux azurs était rehaussé par une chaine en or qui s’étalait sur son buste quand elle se relevait, et qui s’y décollait en exhalant une agréable effluve chaque fois qu’elle se baissait sur ma copie enfin de vérifier à quel niveau de rédaction j’en étais, lorsqu’elle nous dictait son cours, où lorsque que nous nous trouvions en interrogation écrite)
cet après-midi là qu’elle me tendit ce mouchoir en m’ouvrant l’intérieur de son bustier, je ne savais pas qu’en le prenant, je m’installais dans son cœur jusqu’à la fin de l’année)

une autre prof qui m’aimait bien c’était Mme Porto) la quarantaine, un corps petit et sec, comme les traits froids de son visage qu’encadrait une coiffure tout droit sortie de l’Egypte pharaonique) d’un caractère autoritaire, jamais souriante, elle abritait des yeux perçants qui détectait tout ce qui se tramait dans la salle et, s’aidant d’une voix criarde et tranchante, elle soumettait les perturbateurs)

« ne vous moquez pas des autres, nous conseillait-elle régulièrement sur un ton philosophique, vous ne savez pas ce que demain vous réserve ; aujourd’hui vous avez quelque chose, mais demain vous pouvez tout perdre »

comme ma vieille mallette rapprochée aux neufs sacs à dos des autres élèves, Mme Porto restait anachronique rapprochée à la décadence du pays, anachronique rapprochée à la décrépitude sociale et morale des villes, anachronique au souk régnant dans son établissement et à tout ce mélange de pourriture et de moisissure qui venait se heurter à la porte de sa classe) qu’elle fusse debout ou assise elle me semblait toujours être l’incarnation d’une certaine Idée Française déchue, une Idée Française que mon grand-père avait lui connu durant l’époque de l’instruction, une Idée de la France et de ses valeurs désormais englouties, qu’elle parvenait, elle, du haut de son petit corps, de femme, à ressusciter chaque matin dans l’ilot imprenable de sa classe) elle les domptait les turbulents qui faisaient les perroquets hauts parleurs et les gros salauds dans les autres cours) chez elle, je ne sais par quel sortilège, ils se faisaient tous petits) elle n’était pas populaire dans la cours de récré :

« madame Porto je la déteste cette sorcière ! en plus elle note sévère cette pute ! »

des rumeurs courraient qu’elle souffrait d’un cancer, qu’elle suivait une chimiothérapie, que ses cheveux qui encadraient son visage émacié dissimulait un crane chauve et osseux) j’ai jamais pu vérifier si ça tenait du réel) toujours est-il qu’elle m’a faussé compagnie trop tôt dans l’année Madame Porto ! on a toujours le sentiment qu’ils nous quittent trop tôt les gens qu’on a apprécié et desquels on se savait en retour apprécié) j’aurais préféré qu’elle resta pour toujours) tous les compliments en dessous desquels elle m’enterrait me firent grand bien) les autres en mouraient de jalousie) pour une fois qu’une âme me trouvait des qualités ! morte où pas morte, big up Mme Porto !

garçon sans mots

1

encore dans les airs mais déjà sur une autre galaxie) une multitude d’étoiles scintillantes découvraient progressivement dans un lac noir leur éclat tandis que l’avion poursuivait sa descente) Aéroport Paris-Charles de Gaule) sur le parking papa attrape le premier taxi, au passage, moi le premier glaçon du froid, puis toute la moitié de famille s’engouffre dans un air climatisé roulant) au 50 boulevard Victor Hugo, nous s’y sommes ! les jumelles papa et moi récupèrent les nombreux bagages) dans les étreintes et les larmes des rêves enfin exaucés, les deux moitiés du puzzle familiale ont disparu pour ne former qu’un) j’ai froid ! geins l’une des jumelles ; bienvenue en France ! lui répond-t-on) nous rigolons) nous montons)

derrière les deux vitres coulissantes de la chambre que je partage avec quatre de mes sœurs, s’élancent vers le tréfonds de l’horizon comme de minuscules escaliers épars gonflant à leur sommet pareil qu’une vague déferlante, les immeubles sur lesquels trônent la Tour Eiffel et le Dôme victorieux de Notre Dame de Paris tous deux figés comme dans une photo et orgueilleux des millions de touristes drainés du monde entier pour admirer leurs formes à elles, elles, ses deux vieilles stars de Paris hors de porté des rugissements des voitures furtives du périphérique au premier plan, comme de la mélancolie solitaire et humide des proches qui vont fleurir une fois par an les tombes en souffrance du cimetière des Batignolles, tout en bas, en dessous, hors du cadre du vivant tableau) j’imaginais, dans mon monde, en regardant la lune, à l’heure de rêver, des policiers prendre en chasse des truands cupides dans des bolides luxueux sur le périphérique, un avion ou un hélicoptère s’écraser par mégarde sur la tour Eiffel, les enterrés du cimetière des Batignolles s’extraire des caveaux puis s’éparpiller dans l’obscurité de tout Paris et sa banlieue pour dévorer les vivants)

notre balcon, perché dans le vide, au treizième étage, donne vu sur une bonne portion du boulevard Victor Hugo qui est la veine principale de la ville ; chaque fois que je m’y trouve c’est pour étaler du linge glacé sur les cordelettes vertes ou pour le retirer sec juste avant que le crépuscule n’illumine les réverbères du boulevard) la nuit y est plus fraiche que le jour ; l’amplitude et la profondeur de l’observation moins vaste que celui offert par les deux vitres de notre chambre ; au premier plan, juste après le trait horizontal embouteillé du boulevard, se trouve au bord du trottoir d’en face, un immeuble fantôme semblant avoir survécu à la deuxième guerre dont l’état de décrépitude assombrit à lui seul un tiers du panorama) là, le fixant, alors que je prends la température de la ville au balcon auprès de ma petite sœur Arlette, ancienne combattante de la vie en France, sais pas que cette bâtisse sans électricité et squattée aura une résonnance particulière dans l’expérience de notre famille, quand je demande à ma petite sœur où se trouve le collège et qu’elle pointe du doigt un coin imprécis au milieu des lumières du vaste escalier malformé)

avant de m’accepter dans leur école bien Française, ils s’informèrent : sur mon âge, mon pays d’origine, mon niveau d’étude, ma taille, mon poids, mes vaccinations, la texture de mes testicules, et enfin mon état de santé général pour être rassuré que je ne refilerais pas de virus clandestins à mes nouveaux camarades)
l’employée de l’éduction nationale a signé le sourire aux lèvres le document qui me donnait à moi enfant évadé du tiers monde le droit de poser mon cul misérable sur les bancs de l’école Française, au bout desquels, je pouvais rêver d’or, de fortune et de célébrité, à la différence de ceux qui se noyaient pour pas un centime sur les côtes européennes)

« quand on est noir dans ce pays de blancs, nous avertissait notre père, il faut trimer quatre fois plus ! vous avez la chance d’être jeunes et d’aller à l’école) moi je suis venu seul dans ce pays, tout seul, à l’âge de quinze ans, bombait-il le torse, personne ne m’a amené ici ! j’ai vécu des choses que si je vous raconte vous ne pourrez pas croire) vous avez la chance d’être réunis entre frères et sœurs en famille) votre père est là, votre mère est là ; tous les enfants n’ont pas cette chance) vous ne manquez pas à mangé ; profitez-en pour bien faire l’école ! »

il n’en manquait pas une papa pour nous sortir son sermon favori –– dans lequel il tenait toujours le rôle du père dévoué qui avait tout sacrifié pour faire parvenir sa grande famille d’ingrats en France –– lorsqu’il réprimandait nos bêtises et qu’il voulait consolablement faire claquer sa langue après les coups)

chargée d’espérances nouvelles et d’angoisses futures la rentrée scolaire se rapprochait tandis qu’on entrait dans la première semaine du mois de septembre) maman fit irruption dans notre chambre :

« voilà des habits et une valise pour la rentrée ! elle déposa sur mon lit un sachet de vêtements et un cartable) Calain n’a pas d’argent) il a dit qu’il va acheter vos cahiers quand vous aurez les listes des fournitures »

merci maman, ai-je répondu de loin)

« quand on remercie quelqu’un ici, a-t-elle dit souriante, on lui fait un bisou sur la joue !»

j’allai coller un baisé sur sa joue qu’elle me rendit aussitôt) décidément la France avait adoucie ma mère que je n’avais jamais vu s’épancher au pays)

après son départ, le cœur gorgé de joie, j’ai observé de plus près mes nouvelles acquisitions : quelques friperies –– parmi lesquelles un jean noir et un polo violet muni d’une fermeture éclair au niveau du cou qui deviendront les éléments essentiels de ma toilette scolaire –– une mallette en cuir marron usée et minable qui datait de l’époque des films en noir et blanc –– une horrible paire de baskets totalement noire qui me serrait et m’arrachait des grimaces à chaque pas)
étalé sur le lit l’ensemble je l’observai très inquiet pendant que l’intérieur des baskets –– parsemé de flocons de cotons dispersés m’informait qu’elles avaient appartenues à quelqu’un et qu’on me les avait refilé à moi enrobé dans un parfum industriel pour me berner sur la nature de leur exhalaison précédente –– d’une odeur âcre embaumait la chambre)

tous se foutaient de moi ! en particuliers mes parents qui tendaient la percher pour que je me fasse moquer par les autres au collège, moi qui voulait qu’on ne moqua ni mon accent, ni mon physique, ni mon origine sociale et ethnique, comme ma petite sœur qu’on avait humiliée jusqu’aux larmes :

« ils sont très violents, ils adorent les embrouilles, m’avait-elle dit alors qu’on regardait un reportage sur les raquetteurs à l’école, certains entrent dans le collège avec des couteaux et si tu bagarre avec un de leur pote, tous les autres te sautent dessus !»

je me faisais du soucis à l’approche de la rentrée et d’une probable confortation avec une de ces hordes brutales et insolentes dont je venais de découvrir l’existence)

« faut pas te laisser faire ! allait papa de son petit conseil, sinon les petits voyous là vont te marcher dessus ! »

j’étais prévenu)

heureusement que la télévision diffusait d’autres programmes moins graves, que le petit parc vert pour enfants en bas de notre hlm où j’accompagnais mes sœurs l’après-midi était passible, que les plats gourmets de ma mère existaient, parce que tout cela, l’air de rien, ainsi que les souvenirs émouvants du pays qui me semblaient alors être un trésor prisonnier dans mon cœur, tempéraient mon angoisse en occupant mon esprit)

les jours où l’estime de soi est bousculé il se trouve toujours une personne ou un objet fétiche, quelque part, auprès duquel on est sûr de retrouver du réconfort) mon grand-père maternelle était ma béquille) les jours d’orages où ça tremblait à la maison et qu’il fallait courir pour pas qu’ils vous ensevelissent les coups et vous noient les injures, je galopais me faire sécher les poils humides dans ses bras réconfortants, câlins et chauds, qui m’illuminaient tel un paon ! oui, il était un arc-en-ciel à lui seul) mon grand-père) maintenant que la méditerranéen et qu’une grande distance nous séparaient, en épiant les premiers cumulus, j’aimais l’imaginer dans son fauteuil habituel avec une tasse de thé vert à la main, comme il se positionnait aux heures crépusculaires dans un angle de sa chambre) lui, tantine Eugénie, et d’autres encore, m’avaient fait promettre de leur décrire la France dans des lettres que je devais évidement accompagner de pécule en guise de consolation, pour les faire voir et sentir ce pays merveilleux où malheureusement ils ne pouvaient aller)

comment faire, m’étais-je demandé, tenir dans des phrases tout ce que je vois –– la splendeur concentrique des grands bâtiments qui s’étalent dans le creux de l’horizon et qui y remontent seulement soit pour s’agrandir encore plus au premiers plan ou soit pour s’émietter et disparaitre au second plan, tout au fond –– ce que j’entends –– les tuyaux d’échappements qui toussent des ronds de cheveux noirs qu’avale aussitôt l’invisible et le bruit de friture diffus et continue des files ininterrompues de voitures fonçant sur le périphérique, derrière les vitres de notre chambre –– ce que je sens –– un parfum agréable et concentré comme celui des intérieurs des voitures semblant inonder tout le trottoir à chaque fois qu’une personne superbement vêtu file loin de moi comme s’il risquait de louper son train, des arômes d’Orient irritant les yeux dans le bazar du coin, l’effluve du pain chaud dans la boulangerie d’en dessous, l’odeur agréable du linge propres du balcon, celui des crèmes hydratantes, du savon de Marseille et du shampoing dans la salle de bain…

j’aurais aimé maîtriser les formulations lexicales qui auraient rendues toutes ces multitudes nouvelles choses que j’observais, à ce moment-là, que j’entendais, et que je sentais, aussi flamboyants qu’ils m’apparaissaient alors, pour en faire profiter ne-serait-ce que d’un bout, mon Grand-père et ma tante) il arrive qu’on trouve vidées d’intérêt les choses qui nous émerveillaient la veille) je ne saurais déterminer quand la divine sensation de l’eau chaude à volonté sur mon corps ne m’a plus émue ; quand les premières pressions glacées des cuvettes des chiottes sur le derrière des cuisses ne m’ont plus fait sursauter ; quand le ronflement des voitures sur le périphérique s’est fondu avec le bruit du silence ; quand la tour Eiffel et le Dôme de notre Dame de Paris en trophée dans le panorama de notre chambre ne m’ont plus intéressés ; quand décrire toute cette banalité devenue journalière a été reléguée au fin fond des priorités et qu’il fallait chaque midi courir pour ne pas rater le train de ma croûte) les paysages s’étaient éteints) la solitude durcie) la misère approfondie) les aiguilles du temps et du destin s’acharnaient à dévier l’écriture de ma route) je commençais pleinement à m’émouvoir des lettres, qu’ils étaient morts, tous ceux pour qui j’écrivais)

chapitre 2: un garçon sans mot

à la conquête de l’amour

Chapitre 1: en route pour Notopol 1/2

La feuille du palmier:

Drazos, fils de pêcheur est amoureuse de la princesse de Notopol nommée Insiola. Mais comme il est pauvre, le roi refuse qu’il épouse sa fille même si cette dernière est amoureux de Drazos. Alors, Drazos n’a d’autre choix que d’aller à la conquête de la fortune dans le monde en compagnie de ses compagnons adolescents eux aussi en quête de fortune pour doter la femme de leurs rêves.
Le récit se concentre sur Drazos qui est maintenant un jeune homme qui a déjà fait fortune avec ses compagnons en pillant aux quatre coins du globe les navires marchands, mais qui, de retour à Notopol avec ses fiers compagnons tombent dans une embuscade au cours de laquelle tous sont tués comme leurs assaillants (les guerriers marins de l’empire Toutos), sauf Drazos, qui est blessé et qui a la volonté farouche de revoir sa promise.
Toc-toc-toc, on y frappe à la porte et on y entre dans le récit…

…Drazos sentait le sang couler le long de sa poitrine, descendre jusqu’à s’agglutiner sur la taille de son pantalon avant d’être aspiré par le tissu du vêtement.
Tout autour de lui, les corps de ses compagnons gisaient sur le pont du navire, tandis que la voile maculée de sang témoignait de la violence de l’affrontement, que subit quelques instants avant l’équipage du Thipédia.
Debout, se vidant de son sang, il pensa à la princesse poétesse Insiola, l’élue de son cœur restée à Notopol la cité qui les avait vu naître.
Aussi profond qu’il pouvait plonger dans ses souvenirs, il lui semblait qu’il s’était toujours senti attiré par la princesse Insiola, au point qu’inconsciemment, il s’était promis de l’épouser un jour ou de l’enlever à son père le roi Thernas, qui destinait sa fille à un homme de sang royal et non à fils de pêcheur :
ô, toi, Roi Thernas, toi qui me refusa le bras de ta fille Insiola, la meilleure et la plus belle poétesse de Notopol, regarde moi me vider de mon sang et prends du plaisir à voir mourir ton gendre indigne, ô mon Roi, que l’air, l’eau, le feu, la nature, la faune et les habitants de Notopol te bénissent afin qu’ Insiola, celle que j’aimai, aie une vie digne, sans souffrances, sans douleurs, aucune! Et que moi, Drazos fils de Ratamas j’expie de mes péchés!
Drazos porta sa main droite sur sa poitrine ensanglantée, sur son pectoral gauche saignant dans lequel la pointe d’une épée adverse s’était enfoncée lors de la bataille. Il regarda sa main ensanglantée et murmura:
-toi, esprit du vent, toi qui va partout, puisses tu aller jusqu’à ma bien aimée l’annoncer mon retour, enfin que les préparatifs du mariage commencent en vue de notre union, car oui, oui par la force des Dieux, celles de mes regrettés compagnons et la mienne, j’ai enfin rassemblé la dote que le Roi exigea pour la main de sa fille, va s’y jusqu’à ses oreilles cher ami, surtout ne trouble pas son sommeil, mais murmure lui l’haleine remplie du parfum des fruits vermeils que son amoureux est en route.
Va s’y, puis rapporte moi de ses nouvelles cher ami.
Le vent s’élança vers le royaume de Notopol, il dépassa la mer, passa au-dessus de la falaise d’où les navires imprudents s’empalent parfois sur les rochers, il entra au-dessus de la grande muraille qui entoure Notopol et la protège des attaques externes, il s’engouffra dans les allées du marché, s’y chargea du parfum des oranges, des papayes, d’ananas, de fraises et de goyaves, puis il continua son chemin en se dirigeant vers le château royal…

*

…Insiola faisait la sieste dans son lit couvert de draps blancs, comme sa longue robe qui lui couvrait tout le corps jusqu’aux chevilles. Elle sentit le parfum d’oranges, d’ananas, de papaye, portés par le vent qui lui caressa les joues en l’embaumant de son aura fruitée… Ses délicieux parfums qui s’engouffrèrent dans ses narines jusqu’à son cerveaux lui rappelèrent dans son sommeil le dernier jour qu’elle avait vu Drazos.
Ils se tenaient tous les deux sous les arbres du domaine des paysans, ils pleuraient tous les deux comme deux enfants de ne pouvoir vivre leur amour librement, leurs larmes qui s’entremêlèrent, arrosèrent une graine d’oranger qui poussa aussitôt sur l’instant et essaya de consoler les deux amoureux en exhalant son parfum orange et solaire.
-Que vais je devenir sans toi, l’éternité me sera insupportable loin de tes yeux, loin de ton odeur et de ta présence qui me rassurent.
-mon cœur est à toi poétesse, princesse de Notopol, mais nous devons honorer la parole de ton géniteur,… même si… le cœur fendu de… voir baigner dans tes larmes.
– Allons-y! Je viens avec toi, je te suivrai partout et l’amour qu’on sèmera sera aussi fécond que le sable du désert, car si tu m’abonnes ici, tel sera l’étendu de mon désespoir mon amour.
-Je le veux bien, ô si, je le veux bien,… mais je ne peux, princesse poétesse bien aimée, transgresser les coutumes et les mœurs de Notopol, de…
-Tu le peux, les lois des hommes sont les gyrophares de leur conscience, mais leur envie et désir sont leur conscience libérée des patrouilles des hommes et des dieux.
Alors, tu peux m’amener avec vous, nous…
-Où nous allons les hommes sont tellement méchants, tellement fin du cœur que tu serais plus en sécurité dans une fosse aux lions, oui, Insiola, là où je vais c’est noir profond, sombre, sans soleil, on y tue et on s’y fait tuer, et je ne veux princesse, te mêler à ça, te mêler à ce torrent de boue, car pour vivre je n’ai que l’art de mes mains et mes mains, ses visqueuses ne savent caresser sans agresser, apaiser sans mordre, demander sans arracher et mourir sans aimer de sorte qu’il est préférable que tu restes ici à Notopol, en sécurité auprès de ton père, pour le repos de mon esprit.
Et ils continuèrent de pleurer, pleurer ensemble des rivières et la mer de Notopol gonfla de leurs sanglots comme pour s’imprégner du sel de leurs larmes, plus ils pleuraient, plus l’oranger se fortifiait et plus ses exhalaisons augmentaient et se raffinaient.
Ils firent le serment de s’aimer pour la vie, de s’aimer envers et contre tous, puis, ils s’embrassèrent intensément, jusqu’à se bruler les lèvres, puis il se détacha d’elle et courut vers le port rejoindre ses compagnons d’aventures qui l’y attendaient.
Elle, perchée sur la hauteur de la falaise, les voyait s’éloigner dans la mer, pendant que dans l’horizon le soleil se couchait et que derrière elle les gardes du château à qui la princesse avait échappé se rapprochaient.
Tu t’en vas loin de moi, avec cette mine joyeuse qui te ronge, y pensera tu au serment, dans tes l’aventures, à celle qui aura dressé le lit, à celle qui aura fait paitre les troupeaux en ton absence, à celle à qui tu emportes avec toi une partie d’âme, ô Drazos, puissent les dieux veiller sur toi et sur tes compagnons.
Et les gardes escortèrent la princesse jusqu’au château royale, c’est à ce moment que
la poétesse sortit de son rêve souvenir et s’éveilla et se rendit compte que sa chambre exhalait l’orange, s’approchant de la fenêtre, elle remarqua loin dans l’horizon champêtre l’oranger qui avait poussé sous leurs larmes de jadis, ses feuilles étaient oranges comme ses fruits solaires, il était orange au millieu de ses congénères verts, c’était le signe, oui c’était le signe que Drazos son amour était de retour.