garçon sans mots (2)

chap 1

la rue d’Alsace nait dans une intersection du Bd Victor Hugo puis s’élance pour grandir vers les quartiers nord de la ville en étant encadrée tout le long de son parcours de deux rangées d’immeubles séparées par des trottoirs sur lesquels croupissent des merdes de chiens et des voitures stationnées en double sens) elle file compagnie à ces dernières et à elle-même en virant subitement à gauche à une vingtaine de mètre du collège Jean Jaurès où elle se transforme en Rue René Veziel)
à mesure qu’on se rapproche de l’établissement l’entonnoir du tournant dévoile son ventre et laisse apparaitre un bâtiment rouge de deux étages prisonnier d’une barrière blanche) durant tout le trajet douloureux qui m’avait mené jusqu’à sa devanture je n’avais cessé d’avoir envie de m’éloigner du collège comme les bagnoles arrivant d’en face qui m’avaient dépassées dans un souffle vif puis qui étaient allées rejoindre le silence loin derrière moi où j’avais sans cesse rêvé de me téléporter)

je suis allé me caler bien dans la foule pour pas qu’on remarque ma minable mallette) ils étaient bruyants et excités comme des abeilles ceux qui causaient avec des connaissances pendant que ceux qui comme moi ne connaissaient personnes restaient silencieux l’air anxieux et constipés à s’impatienter qu’on ouvrit les barrières et qu’on les déchargea un peu du trac d’être nouveaux)

la douleur dans mes orteils s’était nettement accentuée ; elle me faisait me tenir sur les talons ; on aurait dit que mes baskets noirs étaient deux petits cercueils dont la contenance qui épousait parfaitement mes pieds avait pour mission de rétracter mes orteils comme des bonzaïs) c’était la première fois que je voyais d’aussi près autant de blancs) ils me troublaient) derrière leur peau terne comme celle des poulets déplumés je voyais drainer des veines bleus et j’eu la sensation que si je la touchais leur peau, je pourrais la transpercer) je comprenais maintenant la forte impression qu’ils avaient fait à mes ancêtres les colons) je tarderais pas à la vivre à mon tour ! comme trainant des boulets lourds aux pattes je me suis fait emporter malgré moi par la poussée du troupeau des collégiens dès que la barrière électrique s’est enfin ouverte) au milieu de ce courant j’ai traversé un sombre petit couloir puis je me suis retrouvé dans la vaste cours de recréation où les forces entrainantes se dispersèrent dans tous les sens comme une file de cafards à l’éclosion de la lumière)

après avoir repéré où se situait le numéros qui positionnait le rang de ma classe, je suis allé me planquer sous l’ombre du préau, pour y attendre la sonnerie, dos contre les casiers) là, comme ça, toute la vue dégagée, j’apercevais dans sa globalité la cours aussi noir qu’un vaste tableau horizontal sur lequel j’évaluais la dangerosité des collégiens groupés en clan, ceux qui éclataient de rire sans gènes, ceux aux voix véhémentes, ceux trop sûrs d’eux susceptibles de me chercher des noises)
je me sentais relativement à l’abris des racailles dans ce lieu où la douleur de mes orteils et la dissimulation de ma vieille mallette derrière mes fesses comme une souillure de règles honteuse m’occupaient l’esprit) des collégiens, que j’imagine d’anciens de l’établissement, sont arrivés) ils ont ouverts quelques casiers pour récupérer leurs cartables) lui, mon radars ne l’avait pas repéré) « VAS NIQUER TA RACE ! » l’ai-je seulement entendue crier) c’était un beurre bien plus petit et maigre que moi mais il m’a fait me sentir en danger) il se tenait devant moi avec défit, mâchoire serrée et cils froncés) j’imaginais dans les alentours ses copains parmi ceux qui rigolaient de la scène prêts à sauter comme on disait alors en cas de bagarre, et surtout prêts à me larder de coups de couteaux parce que sans faire exprès j’avais marché sur la chaussure de leur pote) confus, honteux, terrifié, j’ai fait la pute ! j’ai baissé la tête, puis je suis allé me positionner dans la rangée de ma classe en voulant disparaitre, en voulant surtout ne plus jamais revivre pareils situation)

la sonnerie qui retendit réveilla mon ennemie intime qui vint s’allier au trouble que la scène des casiers m’avait causé) le vacarme de la cours de récré a diminué) une boule se formait dans mon ventre) elle apparut) mes poumons durcissait) blonde aux yeux bleus d’une quarantaine d’année) j’avais envie d’être mille fois ailleurs ! elle nous ordonna de la suivre, en silence, en cour)

savais plus où me mettre) elle a écrit son nom au tableau, Mme Monit, puis après s’être retournée vers nous, elle a dit qu’elle enseignait l’Histoire, qu’elle serait notre professeur principale cette année, que si nous travaillons sérieusement nous ne redoublerons pas la classe de 5ième ) je manquais d’air) elle s’est dirigée vers son bureau, elle a ramassé le cahier de texte de la classe, elle a annoncée qu’elle ferait l’appel et que nous devrions répondre présent en levant la main) à mesure qu’elle lisait les noms, mes poumons se contractaient, mon estomac s’écrasait, tous mes muscles se crispaient et mon pouls s’accélérait) je me consumait littéralement de l’intérieur) mon corps n’en faisait qu’à sa tête comme un logiciel qui bug) à l’instant où elle prononça mon patronyme, tout, se, fi, gea, les, ai, gui, lles, s’a, rrê, tè, rent, les souvenirs des humiliations que m’avait jusque là fait subir cet ennemie intime défilèrent dans ma tête :

« veux pas revivre ça ! ai-je paniqué, pas ici ! »

mais le sot mot ne sortait pas ! il restait coincé dans ma gorge comme le bouchon d’une bouteille de vin) j’ai forcé de toute volonté) PRESENT ! ai-je répondu transis de sueurs en levant le bras) soulagé d’avoir pu parler à temps j’enroulai tout de même un regard pour me certifier que les autres ne rigolaient pas de mon état) ils s’étaient aperçut de rien) je venais d’accomplir un exploit)

Elle déroula le disciplinaire blablabla des profs) le brulant nuage d’émotion qui m’enveloppait encore à ce moment là condensait et s’écoulait en morvelle que je reniflais bruyamment) elle proposa de me passer un mouchoir) j’acceptai) elle demanda de quel pays je venais) Caaaame-roun ! répondis-je poussif)

« j’avais une élève formidable, sourit-elle en quittant sa chaise, l’année dernière ! elle s’appelait Belaya ! elle était aussi camerounaise, dit-elle en s’approchant, j’espère que tu seras aussi sérieux qu’elle ! »

Mme Monit se vêtait très élégamment) l’éclat de ces yeux azurs était rehaussé par une chaine en or qui s’étalait sur son buste quand elle se relevait, et qui s’y décollait en exhalant une agréable effluve chaque fois qu’elle se baissait sur ma copie enfin de vérifier à quel niveau de rédaction j’en étais, lorsqu’elle nous dictait son cours, où lorsque que nous nous trouvions en interrogation écrite)
cet après-midi là qu’elle me tendit ce mouchoir en m’ouvrant l’intérieur de son bustier, je ne savais pas qu’en le prenant, je m’installais dans son cœur jusqu’à la fin de l’année)

une autre prof qui m’aimait bien c’était Mme Porto) la quarantaine, un corps petit et sec, comme les traits froids de son visage qu’encadrait une coiffure tout droit sortie de l’Egypte pharaonique) d’un caractère autoritaire, jamais souriante, elle abritait des yeux perçants qui détectait tout ce qui se tramait dans la salle et, s’aidant d’une voix criarde et tranchante, elle soumettait les perturbateurs)

« ne vous moquez pas des autres, nous conseillait-elle régulièrement sur un ton philosophique, vous ne savez pas ce que demain vous réserve ; aujourd’hui vous avez quelque chose, mais demain vous pouvez tout perdre »

comme ma vieille mallette rapprochée aux neufs sacs à dos des autres élèves, Mme Porto restait anachronique rapprochée à la décadence du pays, anachronique rapprochée à la décrépitude sociale et morale des villes, anachronique au souk régnant dans son établissement et à tout ce mélange de pourriture et de moisissure qui venait se heurter à la porte de sa classe) qu’elle fusse debout ou assise elle me semblait toujours être l’incarnation d’une certaine Idée Française déchue, une Idée Française que mon grand-père avait lui connu durant l’époque de l’instruction, une Idée de la France et de ses valeurs désormais englouties, qu’elle parvenait, elle, du haut de son petit corps, de femme, à ressusciter chaque matin dans l’ilot imprenable de sa classe) elle les domptait les turbulents qui faisaient les perroquets hauts parleurs et les gros salauds dans les autres cours) chez elle, je ne sais par quel sortilège, ils se faisaient tous petits) elle n’était pas populaire dans la cours de récré :

« madame Porto je la déteste cette sorcière ! en plus elle note sévère cette pute ! »

des rumeurs courraient qu’elle souffrait d’un cancer, qu’elle suivait une chimiothérapie, que ses cheveux qui encadraient son visage émacié dissimulait un crane chauve et osseux) j’ai jamais pu vérifier si ça tenait du réel) toujours est-il qu’elle m’a faussé compagnie trop tôt dans l’année Madame Porto ! on a toujours le sentiment qu’ils nous quittent trop tôt les gens qu’on a apprécié et desquels on se savait en retour apprécié) j’aurais préféré qu’elle resta pour toujours) tous les compliments en dessous desquels elle m’enterrait me firent grand bien) les autres en mouraient de jalousie) pour une fois qu’une âme me trouvait des qualités ! morte où pas morte, big up Mme Porto !