Errance

Il est comme ça ce jour. Lumineux. Tout enrobé de rondeurs. D’envies d’aimer. Et de pudeurs.
J’allonge l’Avenue. Atteins le grand parking. Et erre entre les carcasses des voitures vides. Aucun jeune homme dans les environs. La plupart du troisième âge. Les rues calmes. Je rote un résidu d’alcool de la veille. Je devrais faire vite avant que ça ferme. J’ai la bouche fade. Les pieds qui rampent.
J’atteins enfin le centre d’impôts. Dieu merci, il n’ya pas beaucoup de monde. « Des timbres fiscaux pour cent euros ». J’aime pas l’Euro, j’aurais aimé payer en toi. Je ressors.
Un type roux fait du roller à l’envers. Hier, il s’est jeté sous le train. Sais pas pourquoi. Pas pu y croire. Rien vu venir. Tu ne m’as jamais aimé Franc! Sinon tu me l’aurais dit! À quoi ça sert un amoureux si ça reste en dehors des jours décisifs?
Les murs sont délavés. L’air est âpre. Le chemin est long. Il s’allonge grisâtre sous l’horizon. Ils se sont fumés ses jours, où nos baisers martelaient le pavé, et vidés, et éteints, et refroidis, aux oubliettes! Des mégots du trottoir.
J’atteins la gare. Le paysage défile. Les railles grincent. Le silence. De retour.
Les HLM se dressent. La même aigreur. La même géhenne. Dans un cul de sac. Il y’a tant de choses.Tant de vides absurdes. Des trajectoires qui se perdent. Mais je n’ai pas le choix, mes rollers glissent vers l’avant.

La chambre m’avale, j’allume l’ordi pour mes devoirs, l’écran est tout noir, tout flou, toutes claires, des gouttes scintillent sur le bureau.
Le moniteur est de nouveau tout noir, maintenant tout bleu, de nouveau tout noir.
Je suis un hibou face à la nuit peinte : je ne comprends pas : charge-toi vite ! Saloperie de Vista !…enfin !…notre photo immerge de l’obscurité, traverse le ciel bleu, et s’impose dans la clarté ; c’est le meilleur fond d’écran que je connais.
« Vous avez reçu des emails » : je les lirai tout à l’heure.
Franc…j’espère que t’as fini ta dissertation…merde !…le bureau se dérobe sous ma main j’atterris sur la chaise…merde Franc !…je déconne !…je déconne dans cette pièce de merde !
J’introduis la main dans ma poche, elle est vide, aucun Franc, et pourtant, je trimbale un cadavre en moi, et pourtant, un jour, je m’étais dit : tu feras ton coming-out lorsque t’auras l’impression d’avoir trouvé l’amour parfait.
Maintenant que t’es plus là, je ne me vois pas leur annoncer imparfaitement : j’aime une personne absente… ou… j’aimais une personne. Cette situation merdique c’est beaucoup ta faute, un peu la mienne, zéro la notre.

Lundi, j’irai à l’Univ, lorsque la première pause sonnera, les potes me diront :
– C’est tellement drôle et con ! Raconte-nous en une autre ! Va s’y Samir, une autre blague, qu’on se marre !
Je les conterai la blague du PD qui se suicide sous les rails, tu verras la gueule qu’ils tireront : c’est pas une grosse perte à vrai dire ! Imaginez qu’il aurait été une blonde cocaïnée munie d’une grosse paire de nichons, là au moins son lait nous aurait manqué…hum…: tu verras la gueule de fêlons qu’ils feront…
À la pause de midi, après avoir mangé, je m’installerai dans le coin où nous avions nos habitudes, j’allumerai une brune que je crapoterai histoire de t’entendre geindre comme d’hab. : tu crapote Samir ! Tu sais pas fumer ? Des barres !
Je jure que si tu te tairas enfoiré, je lèverais mon majeur au ciel pour mouiller ton œil histoire que tu ressentes toi aussi combien elle nous emmerde ! : ta non présence.

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