Le dernier des princes

Que je branle là ? À fumer dans l’obscurité de la cage d’escalier… Ca me rappelle mes 19 ans : quand y’avait encore tout le monde et que tout était neuf : les murs, les baskets, les portes et les vêtements aussi…les amis surtout, l’équipe, on était les princes de la ville… Il circulait aucun gramme sans notre accord…tout ça a bien changé depuis… Le vent a tout emporté dans sa trainée de rideau : les corbillards, les dessins animés, les vielles…tous partis en feu dans sa trainée de poudre… Et que lui on le retrouve criblé dans sa caisse, et que l’autre est transpercé devant une boite, et que, et que, que des et que et des et que encore et encore, à remplir tout le fleuve chavirant les morts et inondant l’horizon à ne plus en finir.

Circulaire, circularité, circuit, cirque, disque, vinyle, le Dieu dj…on s’était cru invincible on n’a rien vu venir, le temps qu’il change de vinyle nous ne tenions plus la ville…d’autres sont arrivés avec un son plus hard rock tout droit venu de Russie : plus directs, plus ambitieux encore, plus va en guerre aussi ; dès qu’ils se sont mis à arroser ça swingué dans chaque coin de rue, leur nouvelle vague nous a balayée.
Faut pas croire qu’on a regardé notre paquebot et ses marchandises coulés sans rien faire…les poules mouillées sont restées à bord sans broncher ; moi j’ai plongé…m’en suis fait un…explosé sa noix à la vibe d’Israël… Les keufs ont écouté, ils ont dansé puis me sont tombés dessus résultat : zonzon, la cage, longue peine, partager un cercueil cellulaire avec trois autres mecs dont un psychopathe, voir la daronne chialer au parloir que j’ai niqué ma life, cours de promenade, douche froide trois fois par semaine, fumer des spliffs expulsés de l’anus d’un autre : c’est la merde et c’est rien de le dire.
Tu peux imaginer quel fut l’immensité de ma joie lorsque le fion barricadé m’expulsa. J’étais fier de retrouver ma liberté et Elle surtout.
Ha ! Elle : belle comme le jour et la liberté mêlés, simple et douce, souriante et joyeuse…on s’est serré dans les bras tous deux joyeux et optimistes et, avec la même hargne de vivre, on est passé devant le maire avant d’atterrir ici.

Elle je l’ai connue derrière les barreaux. On s’échangeait des lettres. Tu sais en taule, t’as bon nombre de femmes fascinées par les taulards. Plus son crime est sordide et médiatique, plus le mecton reçoit des lettres d’admiratrices. Mon crime n’était ni sordide ni médiatique : ce fut mon malheur dans mon malheur. La plupart des lettres que je recevais venaient : des prêtes, des rabbins, des imans, d’associations et de pleins d’autres trucs ennuyeux…y’avait aussi d’autres lettres beaucoup moins religieuses : des lettres pornographiques : en fait ce sont des femmes qui décrivent une relation sexuelle qu’elles imaginent avoir avec toi, et des poèmes aussi.
La première de ses lettres roses que je reçus fut une lettre gay. J’avais rien contre les pédales mais ça m’avait choqué quand même : il avait dû se tromper d’individu le Pd; et quand mes codétenus l’ont lu, ils se sont fendus la poire et l’un a dit : « attention Roméo, tu as ton Roméo qui t’attend à la sortie !». Des barres et des barres…
Puis sa lettre est arrivée de l’association le courriel de Bovet, je l’ai lue, elle disait en gros qu’elle ne me jugeait pas, que la taule s’était un lieu distingué comme le disait Céline. Je lui répondis avec la peur de faire des fautes d’orthographe, que moi aussi je voulais communiquer avec elle, qu’elle avait raison de pas juger, mais qu’elle devait bien être conne sa chanteuse de dire que la taule était un lieu distingué, qu’il fallait qu’elle miaule son titanique et ne s’occupe de rien d’autre…elle a répondu, elle a dit que Céline c’était un écrivain, son écrivain préféré, qu’il avait dit ça parce qu’en taule l’homme souffre ; il avait bien raison sur ce coup le travelo écrivain.
De fil en aiguille, on s’est mis à s’écrire directement sans passer par l’association, on s’est échangé des pavés de lettres et des pavés de lettres…elle parfumait de différents parfums ses missives : parfum de citron, banane, eau bénite, lavande, orange, route, mer, forêt,…te jure, ça faisait tout un monde odorant dans lequel je noyais mon ennuie…de lettres en lettres c’est devenu plus intime entre nous, plus profond, plus futuriste, plus effrayant aussi. Plus effrayant parce que les sentiments se sont mêlés ; et que la plupart des dialogues entre détenus et femmes à l’extérieur ne sont que temporaires. Ils m’avaient dit les camarades : « Fait gaffe ! Beaucoup de femmes nous écrivent que pour se faire mousser. Une fois que t’es libre c’est terminé. Elle passe à un autre détenu ». Ça m’avait fait gamberger un truc de ouf. Nous étions au stade de non retour dans notre relation. Soit elle s’achevait, soit elle s’approfondissait… J’ai écrit que je souhaitais la voir physiquement. À mon grand soulagement elle a acceptée. Dès lors, mon angoisse a changée de raison et s’est fixée sur son apparence physique. Je savais qu’elle était bonne intérieurement, mais physiquement ?

escaliers

Elle est venue ce jour-là. J’étais sous le règne de mon angoisse, à essayer d’imaginer à quoi elle ressemblait. Était-elle belle ? Ou répugnante ? La beauté est intérieure c’est vrai, mais ce n’est pas la raison pour s’enticher que d’une tête ou que d’une sensibilité ; il faut connaitre le tout en entier.
Quand elle a débarquée au parloir mes angoisses se sont envolées. Elle était ravissante ; mais c’est sa douceur surtout qui me frappa, celle que faisaient trembler ses yeux de proie. « Ma biche est arrivée ! ». Ai-je dis en sautant comme un gosse plein d’enthousiasme. Elle a souri, s’est avancée, s’est installée, on a parlé, et que dire d’autre ? Si se n’est que le temps était suspendu et que le miel des abeilles pollennait l’éternité : J’étais ??????…y’a pas de mot.
Puis elle s’en est allée, et il fallu que je rejoigne ma grise et froide cellule. J’avais les nerfs ! J’ai bombardé de coups de pieds la porte de la cellule. Les matons n’ont pas appréciés, ils m’ont balancé au mitard.
Me suis retrouvé dans le trou du cul du trou du cul de la société. Un seau avec un peu d’eau comme WC, l’obscurité parfaite, coupé des autres, bien isolé de tout, et avec assez de temps et d’intimité pour devenir fou.
Tu parles j’avais les nerfs ! Pas pour rien, pas parce que je ne voulais pas purger ma peine, mais parce que j’avais cette sale impression de me prendre un pied dans le cul en étant enfermé par d’autres humains qui, s’en branlaient pas mal que c’était en leurs noms qu’on m’enfermait. Encore plus rageant quand dans ce lot se cachent pédophiles, voleurs, tabasseurs de femmes, menteurs, violeurs, détourneurs de fonds, escrocs, pollueurs, adultères…tout ce beau monde qui vivait en péchant et forniquant librement, c’est tout ce beau monde qui me foutait la rage : d’être jugé par d’autres humains, pas mieux, pas pires, mieux, pires, tous malaxés et mélangés dans cette espèce de boule difforme qu’ils appellent : la société.

Bien sûr je n’ai pas envie d’y retourner, mais ce n’est pas à cause des regrets : c’est à cause de mon fils à naitre. De mon passé je regrette rien, nada ; si j’avais à le refaire je le referais pareil. Ce n’est pas une question de bons sens ou de morale, c’est une question de circonstances. Si à l’époque j’avais attendu un gosse…peut être, si j’avais connu mon père, si nous étions riches, si j’avais eu les bonnes fréquentations, si, si et si, des si infinis qui font pas manger.

J’aspire sur le mégot et recrache la fumée dans l’ombre. Je distingue maintenant la lumière. J’aime me caler sur les escaliers du block plongés dans la pénombre. Y’a personne qui vient me faire chier ici. Les gens préfèrent prendre l’ascenseur. Ici c’est coal, loin de la téloche, aucune émission ne me distrait, rien ne me motive, parfois je voudrais disparaitre, mais y’a le petit à naitre, le putain de petit à naitre.
Bien sûr j’entends toujours chanter la sirène de la rue… Elle chante dans ma tête comme dans le préau te cause de Jeff le Nerf et de Furax ; et je ne cesse de lui répondre à cette pute : « mais c’est ma vie ça, pousse toi laisse-moi tenir le volant, tu veux me voir sans avenir et redevenir violent »… Encore une équipe qui a éventré un fourgon et une autre qui monte son bizness : on ne m’y reverra plus ; à cause du petit et non des remords : je veux être prêt quand il naitra, quand il parlera, quand il marchera, quand il ira à l’école, je veux être prêt de lui durant toutes les étapes de sa vie comme ne l’a pas été pour moi mon daron qu’on a flingué au détour d’une ruelle avant ma naissance… T’inquiètes pas fils, je serai toujours là pour toi, que tu naisses handicapé ou pas, beau ou pas, je ne te laisserai jamais tomber comme ces enculés qui n’assument pas… Quand tu naîtras ton père sera là… T’auras pas à avoir honte de ne pas en avoir…

Demain comme tous les jours j’irai staffer au chantier. À 8h. Dans le froid.
J’ai galéré et ramé quadruplement plus pour avoir ce staff. Tu comprends bien que je veuille le garder. Le patron est bon, pas casse-couille, mais c’est un enculé quand même parce qu’il m’exploite. Toute façon tout le monde baise tout le monde.
Le spliff est fini faudrait que je rentre… Elle est là dans le salon elle regarde la stupide émission… Merde ! Les cigarettes sont terminées même plus une seule dans le tiroir…

– Tu ressorts déjà ?
– Ouais ! Je prends des clopes vite fait au bar.
– Embrasse-moi d’abord !
– Ok !… Alors, t’es rassurée maintenant ?
– Ouais….

Fait un peu frais dehors…le bar se rapproche…bruit de scooter…la nuit la cité est calme y ‘a presque personne… Depuis qu’Elle est en cloque elle ne fume plus moi je fume pour deux deux-deux-deux merde !
Me retrouve par terre. Pas fait gaffe. Il est cagoulé et tiens ce qui ressemble à un fusil à pompe. Merde ! Il se rapproche l’enculé-lé-lé-lé !
Ouf !… Il s’en va…j’ai pourtant pas mal…merde les clés ! Où sont les clés ?! Aie ! Fait mal quand j’essaye de me relever… Ha non ! Qu’a-t-elle à crier ! Va rameuter tout le quartier ! Ça sert à rien bébé, j’ai pas mal mais suis seulement humide au niveau du bide…c’est la défonce, voilà de se retourner le cerveau… J’ai faim…pourquoi elle chiale puisque je te dis que tout ira bien et que j’ai pas mal, je ressens rien bon sang !… Putain ça doit pas être beau à voir si elle chiale autant…comment j’ai fait pour ne pas les voir avant ?…. Merde !… Veux pas clamser dans la rue comme un chien bordel…quel con !…

Wé ! La cavalerie arrive avec tout ce qui y’a de soins et d’infirmières pour me passer l’envie de mourir… Pour une fois j’adore écouter les sirènes de la police mêlées à celles du SAMU…ils me mettent sur le brancard…pour la première fois de ma life suis aux petits soins…ils me font entrer dans l’ambulance avec mille précautions…chouette !… Elle aussi. Elle là. Prêt de moi.
– Tenez bon monsieur on va s’occuper de vous ! Dit l’un d’eux. Qu’ils sont sympas ces mecs ! Braves types !
– C’est quoi son nom ? Demande l’autre infirmier à Elle. Elle lui dit mon prénom. Le voilà parti à m’appeler en intime… Meeeerde ! Tout ce sang ! C’est le mien ?! Je pourrais pas m’en tirer !…surtout, pas, de, panique, rester conscient et ne pas fermer les paupières, parce qu’il se trouve là derrière l’ennemi, il n’attend que ça : la baissée du rideau…
Elle me serre la main en psalmodiant mon prénom et qu’elle m’aime et que je dois tenir bon…moi aussi je t’aime je la rassure…mais ça s’incinère petit à petit, oui, dans mes veines et dans mes organes ça se déploie…c’est humide, brumeux et froid, le fleuve chavirant les morts…je fatigue…je me noie…le courant est trop fort…j’suis épuisé…je bois la tasse…j’en ai marre de nager…marre…je coule…pardonne-moi fiston.