garçon sans mots

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encore dans les airs mais déjà sur une autre galaxie) une multitude d’étoiles scintillantes découvraient progressivement dans un lac noir leur éclat tandis que l’avion poursuivait sa descente) Aéroport Paris-Charles de Gaule) sur le parking papa attrape le premier taxi, au passage, moi le premier glaçon du froid, puis toute la moitié de famille s’engouffre dans un air climatisé roulant) au 50 boulevard Victor Hugo, nous s’y sommes ! les jumelles papa et moi récupèrent les nombreux bagages) dans les étreintes et les larmes des rêves enfin exaucés, les deux moitiés du puzzle familiale ont disparu pour ne former qu’un) j’ai froid ! geins l’une des jumelles ; bienvenue en France ! lui répond-t-on) nous rigolons) nous montons)

derrière les deux vitres coulissantes de la chambre que je partage avec quatre de mes sœurs, s’élancent vers le tréfonds de l’horizon comme de minuscules escaliers épars gonflant à leur sommet pareil qu’une vague déferlante, les immeubles sur lesquels trônent la Tour Eiffel et le Dôme victorieux de Notre Dame de Paris tous deux figés comme dans une photo et orgueilleux des millions de touristes drainés du monde entier pour admirer leurs formes à elles, elles, ses deux vieilles stars de Paris hors de porté des rugissements des voitures furtives du périphérique au premier plan, comme de la mélancolie solitaire et humide des proches qui vont fleurir une fois par an les tombes en souffrance du cimetière des Batignolles, tout en bas, en dessous, hors du cadre du vivant tableau) j’imaginais, dans mon monde, en regardant la lune, à l’heure de rêver, des policiers prendre en chasse des truands cupides dans des bolides luxueux sur le périphérique, un avion ou un hélicoptère s’écraser par mégarde sur la tour Eiffel, les enterrés du cimetière des Batignolles s’extraire des caveaux puis s’éparpiller dans l’obscurité de tout Paris et sa banlieue pour dévorer les vivants)

notre balcon, perché dans le vide, au treizième étage, donne vu sur une bonne portion du boulevard Victor Hugo qui est la veine principale de la ville ; chaque fois que je m’y trouve c’est pour étaler du linge glacé sur les cordelettes vertes ou pour le retirer sec juste avant que le crépuscule n’illumine les réverbères du boulevard) la nuit y est plus fraiche que le jour ; l’amplitude et la profondeur de l’observation moins vaste que celui offert par les deux vitres de notre chambre ; au premier plan, juste après le trait horizontal embouteillé du boulevard, se trouve au bord du trottoir d’en face, un immeuble fantôme semblant avoir survécu à la deuxième guerre dont l’état de décrépitude assombrit à lui seul un tiers du panorama) là, le fixant, alors que je prends la température de la ville au balcon auprès de ma petite sœur Arlette, ancienne combattante de la vie en France, sais pas que cette bâtisse sans électricité et squattée aura une résonnance particulière dans l’expérience de notre famille, quand je demande à ma petite sœur où se trouve le collège et qu’elle pointe du doigt un coin imprécis au milieu des lumières du vaste escalier malformé)

avant de m’accepter dans leur école bien Française, ils s’informèrent : sur mon âge, mon pays d’origine, mon niveau d’étude, ma taille, mon poids, mes vaccinations, la texture de mes testicules, et enfin mon état de santé général pour être rassuré que je ne refilerais pas de virus clandestins à mes nouveaux camarades)
l’employée de l’éduction nationale a signé le sourire aux lèvres le document qui me donnait à moi enfant évadé du tiers monde le droit de poser mon cul misérable sur les bancs de l’école Française, au bout desquels, je pouvais rêver d’or, de fortune et de célébrité, à la différence de ceux qui se noyaient pour pas un centime sur les côtes européennes)

« quand on est noir dans ce pays de blancs, nous avertissait notre père, il faut trimer quatre fois plus ! vous avez la chance d’être jeunes et d’aller à l’école) moi je suis venu seul dans ce pays, tout seul, à l’âge de quinze ans, bombait-il le torse, personne ne m’a amené ici ! j’ai vécu des choses que si je vous raconte vous ne pourrez pas croire) vous avez la chance d’être réunis entre frères et sœurs en famille) votre père est là, votre mère est là ; tous les enfants n’ont pas cette chance) vous ne manquez pas à mangé ; profitez-en pour bien faire l’école ! »

il n’en manquait pas une papa pour nous sortir son sermon favori –– dans lequel il tenait toujours le rôle du père dévoué qui avait tout sacrifié pour faire parvenir sa grande famille d’ingrats en France –– lorsqu’il réprimandait nos bêtises et qu’il voulait consolablement faire claquer sa langue après les coups)

chargée d’espérances nouvelles et d’angoisses futures la rentrée scolaire se rapprochait tandis qu’on entrait dans la première semaine du mois de septembre) maman fit irruption dans notre chambre :

« voilà des habits et une valise pour la rentrée ! elle déposa sur mon lit un sachet de vêtements et un cartable) Calain n’a pas d’argent) il a dit qu’il va acheter vos cahiers quand vous aurez les listes des fournitures »

merci maman, ai-je répondu de loin)

« quand on remercie quelqu’un ici, a-t-elle dit souriante, on lui fait un bisou sur la joue !»

j’allai coller un baisé sur sa joue qu’elle me rendit aussitôt) décidément la France avait adoucie ma mère que je n’avais jamais vu s’épancher au pays)

après son départ, le cœur gorgé de joie, j’ai observé de plus près mes nouvelles acquisitions : quelques friperies –– parmi lesquelles un jean noir et un polo violet muni d’une fermeture éclair au niveau du cou qui deviendront les éléments essentiels de ma toilette scolaire –– une mallette en cuir marron usée et minable qui datait de l’époque des films en noir et blanc –– une horrible paire de baskets totalement noire qui me serrait et m’arrachait des grimaces à chaque pas)
étalé sur le lit l’ensemble je l’observai très inquiet pendant que l’intérieur des baskets –– parsemé de flocons de cotons dispersés m’informait qu’elles avaient appartenues à quelqu’un et qu’on me les avait refilé à moi enrobé dans un parfum industriel pour me berner sur la nature de leur exhalaison précédente –– d’une odeur âcre embaumait la chambre)

tous se foutaient de moi ! en particuliers mes parents qui tendaient la percher pour que je me fasse moquer par les autres au collège, moi qui voulait qu’on ne moqua ni mon accent, ni mon physique, ni mon origine sociale et ethnique, comme ma petite sœur qu’on avait humiliée jusqu’aux larmes :

« ils sont très violents, ils adorent les embrouilles, m’avait-elle dit alors qu’on regardait un reportage sur les raquetteurs à l’école, certains entrent dans le collège avec des couteaux et si tu bagarre avec un de leur pote, tous les autres te sautent dessus !»

je me faisais du soucis à l’approche de la rentrée et d’une probable confortation avec une de ces hordes brutales et insolentes dont je venais de découvrir l’existence)

« faut pas te laisser faire ! allait papa de son petit conseil, sinon les petits voyous là vont te marcher dessus ! »

j’étais prévenu)

heureusement que la télévision diffusait d’autres programmes moins graves, que le petit parc vert pour enfants en bas de notre hlm où j’accompagnais mes sœurs l’après-midi était passible, que les plats gourmets de ma mère existaient, parce que tout cela, l’air de rien, ainsi que les souvenirs émouvants du pays qui me semblaient alors être un trésor prisonnier dans mon cœur, tempéraient mon angoisse en occupant mon esprit)

les jours où l’estime de soi est bousculé il se trouve toujours une personne ou un objet fétiche, quelque part, auprès duquel on est sûr de retrouver du réconfort) mon grand-père maternelle était ma béquille) les jours d’orages où ça tremblait à la maison et qu’il fallait courir pour pas qu’ils vous ensevelissent les coups et vous noient les injures, je galopais me faire sécher les poils humides dans ses bras réconfortants, câlins et chauds, qui m’illuminaient tel un paon ! oui, il était un arc-en-ciel à lui seul) mon grand-père) maintenant que la méditerranéen et qu’une grande distance nous séparaient, en épiant les premiers cumulus, j’aimais l’imaginer dans son fauteuil habituel avec une tasse de thé vert à la main, comme il se positionnait aux heures crépusculaires dans un angle de sa chambre) lui, tantine Eugénie, et d’autres encore, m’avaient fait promettre de leur décrire la France dans des lettres que je devais évidement accompagner de pécule en guise de consolation, pour les faire voir et sentir ce pays merveilleux où malheureusement ils ne pouvaient aller)

comment faire, m’étais-je demandé, tenir dans des phrases tout ce que je vois –– la splendeur concentrique des grands bâtiments qui s’étalent dans le creux de l’horizon et qui y remontent seulement soit pour s’agrandir encore plus au premiers plan ou soit pour s’émietter et disparaitre au second plan, tout au fond –– ce que j’entends –– les tuyaux d’échappements qui toussent des ronds de cheveux noirs qu’avale aussitôt l’invisible et le bruit de friture diffus et continue des files ininterrompues de voitures fonçant sur le périphérique, derrière les vitres de notre chambre –– ce que je sens –– un parfum agréable et concentré comme celui des intérieurs des voitures semblant inonder tout le trottoir à chaque fois qu’une personne superbement vêtu file loin de moi comme s’il risquait de louper son train, des arômes d’Orient irritant les yeux dans le bazar du coin, l’effluve du pain chaud dans la boulangerie d’en dessous, l’odeur agréable du linge propres du balcon, celui des crèmes hydratantes, du savon de Marseille et du shampoing dans la salle de bain…

j’aurais aimé maîtriser les formulations lexicales qui auraient rendues toutes ces multitudes nouvelles choses que j’observais, à ce moment-là, que j’entendais, et que je sentais, aussi flamboyants qu’ils m’apparaissaient alors, pour en faire profiter ne-serait-ce que d’un bout, mon Grand-père et ma tante) il arrive qu’on trouve vidées d’intérêt les choses qui nous émerveillaient la veille) je ne saurais déterminer quand la divine sensation de l’eau chaude à volonté sur mon corps ne m’a plus émue ; quand les premières pressions glacées des cuvettes des chiottes sur le derrière des cuisses ne m’ont plus fait sursauter ; quand le ronflement des voitures sur le périphérique s’est fondu avec le bruit du silence ; quand la tour Eiffel et le Dôme de notre Dame de Paris en trophée dans le panorama de notre chambre ne m’ont plus intéressés ; quand décrire toute cette banalité devenue journalière a été reléguée au fin fond des priorités et qu’il fallait chaque midi courir pour ne pas rater le train de ma croûte) les paysages s’étaient éteints) la solitude durcie) la misère approfondie) les aiguilles du temps et du destin s’acharnaient à dévier l’écriture de ma route) je commençais pleinement à m’émouvoir des lettres, qu’ils étaient morts, tous ceux pour qui j’écrivais)

chapitre 2: un garçon sans mot

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La quête de Iori

yakuza kitano
1-La sorcière

Iori Kanamachi était assis au fond du bus. Ce yakuza japonais âgé de 31 ans, était pour la première fois passager dans un  bus parisien. Mesurant 1mètre 70, pour 80 kg, son visage avait des traits fins, une bouche étroite, un nez long, et des yeux en fentes qui ressemblaient à ceux d’un tigre. Physiquement, il était d’une beauté moyenne. Etant ni beau ni moche, il était baisable comme la plupart des gens. Il portait un ensemble pantalon veste noir, une chemise blanche, et des chaussures en cuir noir qui achevaient sa toilette. Les gens parlaient en français à voix haute dans le bus,  entre eux, au téléphone, sans se soucier des autres. Il les trouvaient bizarres les français. Ils parlaient trop et étaient pour la plupart impolis.

Il ouvrit son porte feuille, puis observa la photo qui s’afficha devant son regard. C’était celle de Yana et de lui. Son jolie visage brillait dans son cœur, comme le soleil dans une pleine. Ils regardaient ensemble l’objectif avec chacun un large sourire aux bout des lèvres. Il passa son pouce droit sur son image, comme pour la caresser. Elle lui manquait. Si seulement il avait su, il n’aurait jamais fait cela… Le bus entra à Clichy la garenne. Une ville limitrophe de Paris dans le 18ième, et située dans le 9-2.

On était dans l’un des département le plus riche et le plus peuplé de France. Paradoxalement, des longues tours d’HLM étaient semées dans l’agglomération, mélangées à des magasins, des boutiques, des bazars, et des restaurants exotiques. La circulation était omniprésente au centre ville. Des embouteillages se formaient régulièrement sur l’axe principale de la commune nommée le Boulevard Victor Hugo. La pollution vous donnait un rhume chronique. À cela s’ajoutait la température. Sur les trottoirs, les badauds marchaient à pas rapides, comme s’ils n’avaient pas de temps, et de temps en temps, une semelle s’éprenait d’une merde de canin faisant rougir son propriétaire.

Le bus traversa le Bd Victor Hugo et se dirigea vers les quartiers nord de la ville. Iori descendu à l’arrêt de la mairie, en tenant dans sa main droite son sac d’habits. Il se dirigea vers la  rue Monet.  Après l’avoir atteint, il composa un numéro de téléphone et attendit. Une voix féminine répondit en japonais. Il eut du plaisir d’entendre enfin une voix familière, après avoir eu les oreilles gavées par du charabia francophone, dont il ne comprenait absolument rien.

-Je suis arrivé! Dit t’il avant de raccrocher. Une quinzaine de minute plus tard, une vieille dame asiatique sorti de l’ immeuble situé au 50 rue Monet constitué de sept étages. On était dans le quartier nommé Verrier, quartier dans lequel une bonne partie des bobos de Clichy sont regroupés entre eux. La vieille dame était petite de taille,  avait les cheveux grisonnants,  et marchait le dos tordu comme soutenant sur ce dernier le poids des ans. Elle tenait dans sa main droite un bâton sur lequel elle s’appuyait. Elle ressemblait à une tortue et semblait avoir toutes les peines du monde à se déplacer. Elle alla à la rencontre de Iori.

-Salut Iori, content de voir que tu ne t’es pas dégonflé! Dit elle en souriant à l’homme qui la fixait  d’un regard impassible. Ses lèvres étaient baveuses. Elles les essuya d’un geste preste, et reprit la parole.

-Ne reste donc pas dehors, suis moi à l’intérieur! Dit la vieille dame, en le tapotant avec son bâton comme pour le faire réagir. Elle le trouvait moue. Comme perdu dans ses rêves. Si c’était comme ça qu’ étaient tous les yakuzas, celui-ci ne survivrait pas longtemps…Ils entrèrent dans l’immeuble. Traversèrent le hall. Et montèrent les escaliers jusqu’au septième étage. La petite vieille  ouvrit la porte avec toute les peines du monde, puis, tous les deux entrèrent dans sa demeure, avant que la porte ne se referme derrière Iori avec fracas.

À sa grande surprise, l’obscurité complète régnait dans la pièce. Il faisait noir et on n’y voyait rien. Cela contrastait avec la lumière du jour qui régnait à l’extérieur.

-Il ne faut pas que trop de lumière entre. Dit la vielle dame pour rassurer Iori. Les bruits des pas de la vieille femme guidaient Iori qui ne voyait rien dans l’obscurité. Il se demanda comment cette vieille folle  faisait pour vivre dans un endroit pareil. La vieille dame alluma une bougie. Le sang de Iori se glaça quand le faisceau lumineux involontairement, éclaira quelque chose accrochée au mur, que l’œil vif du yakuza perçu. Des têtes humaines. Des têtes humaines et différentes parties du corps trônaient dans la pénombre, accrochées aux murs en guise de trophées.

-Se sont ceux qui ont échoués! Dit la vieille dame dans une voix devenue glaciale. Elle regarda avec mépris les cranes malheureux qui avaient perdu leur corps, puis posa les yeux sur son invité.

-Réfléchis bien! Es tu sûr de pouvoir aller jusqu’au bout? Lui demanda-t-elle de ses yeux sinistres brillants dans la pénombre, sous la lueur jaunâtre de la bougie, et fixant Iori jusqu’au plus profond de son âme.

-Oui je le veux! Répondit le yakusa dans un ton sec, qui s’efforçait de faire abstraction du spectacle morbide l’entourant.

-Alors, que la cérémonie commence! Cria la sorcière avant de laisser éclater un ricanement lugubre, et de sortir de son fourreau, un sabre de samouraï….

en cour d’écriture, sabre à aiguiser!